Le fantôme D'un souffle printanier l'air tout à coup s'embaume. Dans notre obscur lointain un spectre s'est dressé, Et nous reconnaissons notre propre fantôme Dans cette ombre qui sort des brumes du passé. Nous le suivons de loin, entraînés par un charme...
À une artiste, Puisque les plus heureux ont des douleurs sans nombre, Puisque le sol est froid, puisque les cieux sont lourds, Puisque l'homme ici-bas promène son cœur sombre Parmi les vains regrets et les courtes amours, Que faire de la vie ? Ô notre...
Appréhension Ai-je voulu ma vie assez libre et changeante, Pleine d'amour, de bruit, de départs et de jeu ? L'ai-je nourrie assez de labeurs, de tourmentes, De quadrilles parmi les passions hurlantes Et de courses vaguant des bas-fonds jusqu'à Dieu ?...
Élévation Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées, Des montagnes, des bois, des nuages, des mers, Par delà le soleil, par delà les éthers, Par delà les confins des sphères étoilées, Mon esprit, tu te meus avec agilité, Et, comme un bon nageur qui...
Le regard Cache-moi ton regard plein d'âme et de tristesse, Dont la langueur brûlante affaiblit ma raison ; De l'amour qu'il révèle il m'apprendrait l'ivresse ; Pour les infortunés son charme est un poison. Lèves-tu sur mes yeux ta paupière tremblante,...
Je contemple souvent le ciel de ma mémoire, Le temps efface tout comme effacent les vagues Les travaux des enfants sur le sable aplani Nous oublierons ces mots si précis et si vagues Derrière qui chacun nous sentions l'infini. Le temps efface tout il...
Renaissance, Je voudrais, les prunelles closes, Oublier, renaître, et jouir De la nouveauté, fleur des choses, Que l'âge fait évanouir. Je resaluerais la lumière, Mais je déplierais lentement Mon âme vierge et ma paupière Pour savourer l'étonnement ;...
Le sphinx Dans le Jardin Royal ou l'on voit les statues, Une Chimère antique entre toutes me plait ; Elle pousse en avant deux mamelles pointues, Dont le marbre veiné semble gonflé de lait ; Son visage de femme est le plus beau du monde ; Son col est...
Regret Quand la flamme au foyer pâlissait vers le soir, C'était jadis pour moi votre heure de clémence ; Nous nous taisions tous deux, mais un rêve d'espoir Arrivait à mon âme à travers ce silence ; Sur mon front, où l'amour n'était plus une offense,...
Ressemblance inquiétante J'ai vu dans ton front bas le charme du serpent. Tes lèvres ont humé le sang d'une blessure, Et quelque chose en moi s'écœure et se repent, Lorsque ton froid baiser me darde sa morsure. Un regard de vipère est dans tes yeux mi-clos,...
Recueillement Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille. Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici : Une atmosphère obscure enveloppe la ville, Aux uns portant la paix, aux autres le souci. Pendant que des mortels la multitude vile, Sous...
L'Âme de la Lyre Quand le premier sculpteur eut achevé la Lyre Et caché dans son sein les chants harmonieux ; Ouvrier sans défaut, lorsqu'il eut fait sourire Parmi ses ornements les figures des Dieux, Et qu'il eut couronné l'instrument de martyre Avec...
Une flûte au son pur Une flûte au son pur, je ne sais où, soupire. C'est dimanche. La ville est paisible, il fait bleu ; Et l'âme à qui l'azur semble toujours suffire Bénit le soir tombant et la bonté de Dieu. Pourtant cet air qui pleure au fond du crépuscule,...
Si des Maux Renaissants avec ma Patience Si des maux renaissants avec ma patience N'ont pouvoir d'arrêter un esprit si hautain, Le temps est médecin d'heureuse expérience ; Son remède est tardif, mais il est bien certain. Le temps à mes douleurs promet...
Nudité L'ombre jetait vers toi des effluves d'angoisse : Le silence devint amoureux et troublant. J'entendis un soupir de pétales qu'on froisse, Puis, lys entre les lys, m'apparut ton corps blanc. J'eus soudain le mépris de ma lèvre grossière... Mon âme...
Éloge de la Peinture A de simples couleurs mon art plein de magie Sait donner du relief, de l'âme, et de la vie : Ce n'est rien qu'une toile, on pense voir des corps. J'évoque, quand je veux, les absents et les morts ; Quand je veux, avec l'art je confonds...
Couples maudits Les criminels parfois ne sont pas les méchants, Mais ceux qui n'ont jamais pu connaître en leur vie Ni le libre bonheur des bêtes dans les champs, Ni la sécurité de la règle suivie. Que d'amour ténébreux sans lit et sans foyer ! Que de...
Ondine Ton rire est clair, ta caresse est profonde, Tes froids baisers aiment le mal qu'ils font ; Tes yeux sont bleus comme un lotus sur l'onde, Et les lys d'eau sont moins purs que ton front. Ta forme fuit, ta démarche est fluide, Et tes cheveux sont...
Crépusculaire Des vasques d'argent clair dans les nuées du soir Enchâssent le ballet exalté des visages, Les calices des fleurs sont des yeux dans le noir Déployant les fragments d'infinis paysages. L'ombre des espérances aux margelles des ciels Féconde...
Les sirènes Les Sirènes chantaient... Là-bas, vers les îlots, Une harpe d'amour soupirait, infinie ; Les flots voluptueux ruisselaient d'harmonie Et des larmes montaient aux yeux des matelots. Les Sirènes chantaient... Là-bas, vers les rochers, Une haleine...
Parfois l'esprit se perd... Parfois l'esprit se perd dans la forêt des mots. Inquiet, il hésite, il tâtonne, il trébuche Dans le lierre qui tord ses nœuds comme une embûche. Il appelle, et sa voix retombe des rameaux. Il frissonne au contact rugueux des...
À un enfant, fille du poète Céleste fille du poète, La vie est un hymne à deux voix. Son front sur le tien se reflète, Sa lyre chante sous tes doigts. Sur tes yeux quand sa bouche pose Le baiser calme et sans frisson, Sur ta paupière blanche et rose Le...
Tu sommeilles, je vois tes yeux sourire encore Tu sommeilles ; je vois tes yeux sourire encore. Ta gorge, ainsi deux beaux ramiers prennent l'essor, Se soulève et s'abaisse au gré de ton haleine. Tu t'abandonnes, lasse et nue et tout en fleur, Et ta chair...
La prière d'un païen Ah ! ne ralentis pas tes flammes ; Réchauffe mon coeur engourdi, Volupté, torture des âmes ! Diva ! supplicem exaudi ! Déesse dans l'air répandue, Flamme dans notre souterrain ! Exauce une âme morfondue, Qui te consacre un chant d'airain....
La vie profonde Être dans la nature ainsi qu'un arbre humain, Étendre ses désirs comme un profond feuillage, Et sentir, par la nuit paisible et par l'orage, La sève universelle affluer dans ses mains. Vivre, avoir les rayons du soleil sur la face, Boire...